Il fait suite à mon post précédent
Il correspond exactement à ce que j'imaginais de la vie de ma famille et de mes amis là bas.
Il n'est pas question pour moi en partageant ce texte d'attendre de mes quelques rares lecteurs une forme quelconque de compassion.
Il s'agit juste de montrer un autre aspect de cette guerre, celle qu 'aucun média français ne montre.
Flipper pour eux ne ferait pas de moi un fan de Bibi (si j'étais parmi eux) ou un facho ici (et je m'aperçois en publiant ce texte que l'auteur est membre d'un parti qui n'aura jamais ma voix)
"Un peuple en pyjama face aux missiles. Entre fatigue, humour et détermination, les nuits israéliennes révèlent une société qui apprend à vivre sous la menace sans jamais renoncer à vivre.
Il est deux heures du matin. La nuit est lourde, épaisse, et
le sommeil a enfin commencé à recoller les morceaux d’une journée déjà trop
longue. Et soudain la sirène. Pas un bruit lointain, pas une alerte vague : un
hurlement mécanique qui traverse la ville comme une scie dans le silence. Ceux
qui vivent ici reconnaissent immédiatement le timbre particulier de ces
alertes-là. Quand il s’agit d’un missile balistique venu de loin — d’Iran par
exemple — la sirène a quelque chose de plus long, de plus grave, presque de
solennel. Elle annonce une réalité simple et brutale : le chronomètre vient de
démarrer. Six minutes. Six minutes pour rejoindre le miklat.
Le téléphone s’allume presque en même temps que la sirène.
Les applications Tsofar et Pikud HaOref hurlent à leur tour sur les écrans,
comme si le numérique venait renforcer le cri du ciel. Tout le monde connaît
déjà le geste. On attrape le téléphone, on jette un regard rapide, on comprend.
Et l’on descend. Pas vraiment réveillé, pas complètement endormi non plus. Dans
cet état étrange où le corps agit par automatisme tandis que l’esprit reste
encore dans les brumes du rêve.
La descente vers le miklat est une scène d’ethnographie
nocturne. Les portes d’appartements s’ouvrent, les escaliers se remplissent, et
la nuit révèle une vérité sociologique inattendue : la disparition soudaine de
toutes les apparences sociales. On voit un voisin en pyjama rayé qui
d’ordinaire porte des costumes impeccables. Un autre en short et chaussettes
dépareillées. Une mère enveloppée dans une couverture. Un adolescent qui
descend avec son casque de gamer encore sur la tête. Un homme torse nu qui a manifestement
décidé que le missile iranien pouvait bien attendre qu’il trouve un t-shirt.
Dans la lumière crue des néons du miklat, tout cela produit une scène presque
comique, une galerie humaine improbable. La hiérarchie sociale disparaît. Le
chef d’entreprise, le professeur d’université, le plombier et l’étudiant
s’assoient sur les mêmes chaises pliantes, avec la même tête fatiguée et les
mêmes yeux mi-clos. Il ne reste qu’une chose : une communauté momentanée de
voisins qui attend.
Et puis il y a les chiens. Beaucoup de voisins descendent
avec eux dans le miklat, réveillés par la sirène comme tout le monde. Les voilà
dans les bras de leurs maîtres ou au bout de leurs laisses. Certains tremblent.
D’autres aboient avec la conviction héroïque de ceux qui pensent pouvoir
défendre la patrie à eux seuls. Un petit chien nerveux saute sur place comme un
ressort. Un labrador observe la scène avec une placidité presque philosophique.
Et dans un coin, un bouledogue dort profondément, indifférent au tumulte
nocturne comme à la géopolitique mondiale. Il y a quelque chose d’étrangement
apaisant dans ce bouledogue qui dort : une forme de stoïcisme canin face à
l’histoire humaine.
L’ambiance du miklat oscille toujours entre deux pôles. Dans
un coin, il y a presque toujours un petit groupe parfaitement réveillé. Ceux-là
parlent fort, analysent la situation, racontent une anecdote, plaisantent. On
entend même parfois des éclats de rire. Ce rire n’est pas de l’inconscience.
C’est une stratégie. Dans cette région du monde, l’humour est une forme de
résistance. Une manière de dire à l’histoire : tu peux nous réveiller, mais tu
ne nous réduiras pas au silence. À côté d’eux, la majorité des gens reste plus
silencieuse. Certains regardent leur téléphone pour suivre les informations en
temps réel. D’autres s’adossent contre un mur. Certains dorment presque. Pas un
vrai sommeil, plutôt une sorte de torpeur nerveuse, le corps plié sur une chaise,
la tête penchée, comme si le cerveau refusait d’abandonner complètement la
vigilance.
Et c’est là que la fatigue apparaît vraiment. Car cette
scène ne se produit pas une fois. Elle se répète. Encore et encore. Depuis 27
jours. 27 jours de guerre, de nuits hachées, d’alertes imprévisibles. Le corps
humain est fait pour dormir d’un seul bloc. Or ici le sommeil est fragmenté,
interrompu, déchiré par les sirènes. Au bout de plusieurs semaines, cela laisse
des traces visibles. Les visages sont tirés. Les yeux cernés. Les gestes plus
lents. Beaucoup de gens n’arrivent plus à récupérer vraiment. Certains n’ont
pas remis les pieds au bureau depuis des jours. Le travail continue, mais
autrement. Depuis la maison. Entre deux alertes.
Les écoles, elles, sont totalement fermées. Les enfants sont
à la maison depuis des semaines. Cela ajoute une autre dimension à cette
fatigue collective. Les parents tentent de travailler en télétravail, souvent
devant un ordinateur ouvert sur Zoom, pendant que les enfants circulent dans
l’appartement avec l’énergie intacte de ceux qui n’ont pas encore compris
toutes les lourdeurs du monde adulte. On voit parfois la scène se répéter des
dizaines de fois par jour : un parent en réunion vidéo, essayant d’avoir l’air
professionnel tandis qu’un enfant réclame un sandwich ou demande où est son
cahier. Et soudain une alerte. On coupe la caméra, on attrape les enfants, et
tout le monde descend au miklat. Puis on remonte et la réunion reprend comme si
de rien n’était. Dans ces conditions, la notion même de normalité devient
presque abstraite. Les journées se brouillent. Les nuits se morcellent. Les
rythmes biologiques se dérèglent.
Dans le miklat, tout cela est visible. La fatigue collective
flotte dans l’air comme une brume. Certains parlent pour rester éveillés.
D’autres restent silencieux parce que leur énergie est simplement épuisée. Et
pourtant, malgré cette lassitude, il y a quelque chose de solide qui tient
encore la société debout. Une détermination. Une obstination presque physique.
On pourrait croire que ces semaines de tension permanente finiraient par briser
le moral. Mais c’est souvent l’inverse qui se produit. La fatigue est réelle,
mais elle n’efface pas la résolution.
Car la société israélienne vit depuis longtemps avec une
forme particulière de lucidité historique. Ici, la guerre n’est pas un concept
abstrait. Elle peut surgir au milieu de la nuit dans l’escalier d’un immeuble.
Les missiles tirés depuis des centaines ou des milliers de kilomètres finissent
par produire cette scène simple : des voisins en pyjama dans une pièce de
béton, attendant que l’alerte se termine. La géopolitique mondiale descend au
sous-sol.
Et pourtant la vie continue. Quelqu’un sort un sandwich. Un
autre partage des biscuits. On plaisante. On discute politique. On se demande
combien de temps cela va durer. On parle de l’armée, des réservistes, des
proches mobilisés. Les conversations passent sans transition du banal au
tragique. C’est peut-être cela le trait psychologique le plus frappant : la
capacité à rester dans la vie ordinaire même quand l’histoire frappe à la
porte.
Puis, le message arrive sur les téléphones. Fin de l’alerte. Les portes du miklat s’ouvrent. Les gens remontent lentement vers leurs appartements. Les chiens reprennent leur procession nocturne. Les lumières se rallument dans les immeubles. Certains se rendorment immédiatement. D’autres restent éveillés un moment, le regard fixé sur le plafond. Dans quelques heures, la journée recommencera. Toujours sans école. Toujours avec le travail à distance. Toujours avec cette fatigue diffuse qui accompagne les sociétés en guerre.
Et pourtant, au milieu de ce dérèglement général, une chose
reste intacte : la volonté et la détermination.
Les Israéliens sont fatigués, mais ils ne sont pas résignés.
Car au fond, ces scènes nocturnes disent quelque chose que beaucoup
d’observateurs étrangers comprennent mal. Ils voient des sirènes, des missiles,
une population réveillée au milieu de la nuit. Ils imaginent la peur,
l’épuisement, la fragilité.
Ils se trompent de diagnostic.
Ce qu’ils regardent en réalité, c’est un peuple qui a déjà
traversé bien pire.
Un peuple qui porte derrière lui près de six millénaires
d’Histoire.
Six millénaires d’exils, de destructions, de renaissances.
Six millénaires pendant lesquels d’autres empires,
infiniment plus puissants que les fanatiques d’aujourd’hui, ont juré sa
disparition : Assyriens, Babyloniens, Grecs, Romains, inquisiteurs,
pogromistes, nazis. Tous ont disparu dans la poussière de l’histoire et le
peuple juif est toujours là.
Alors oui, à deux heures du matin, on descend dans un miklat
en pyjama pendant que quelque part un missile traverse le ciel. Mais ceux qui
imaginent que cela suffit à impressionner ou à briser une société se trompent
lourdement.
Un peuple qui a survécu six millénaires ne tremble pas
devant quelques haineux de plus dans l’histoire.
Il descend au miklat, il attend, il remonte et il continue.
En 2026, un Juif n’a pas peur, il ne baisse plus la tête
devant ceux qui veulent l’effacer. Il continue à vivre, à se défendre et à
rester debout !



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