Yom Hashoah
Je me souviens de mon premier Yom Hashoah, en Israël en 1970.
J’ai 18 ans et je viens de faire mon alyah avec mes parents et mon petit frère.
08h du matin, je suis dans le bus. Les sirènes retentissent, le bus s’arrête. Les portes s’ouvrent tandis que les voitures s’arrêtent également. Le gens sont debout, partout, sur les trottoirs, sur la rue, figés dans leur recueillement.
C’est la première fois de ma vie que je me prends frontalement la violence et la douleur de cette commémoration.
Bouleversée, je rebrousse chemin et rentre à la maison.
J’allume la télévision, il n’y avait encore qu’une seule chaîne.
Dans une pièce dénudée, juché sur un tabouret, des rescapés témoignent. Ils entrent les uns après les autres, s’asseyent sur le tabouret, raconte leur histoire terrible puis sortent pour laisser la place au suivant, à la suivante.
Je ne parle pas encore suffisamment bien l’hébreu pour saisir les témoignages des gens qui défilent et cela m’exaspère au plus haut point. Je suis sur le point d’abandonner mais, au moment où je me lève pour éteindre le poste, j’entends que la personne suivante, un homme d’une quarantaine d’années, s’exprime en français. Je me rassieds et l’écoute raconter son histoire que voici telle qu’il l’a racontée alors :
« J’avais 8 ou 9 ans quand, avec mes parents, j’ai quitté la Pologne pour Paris. Le rêve de ma maman était que je devienne violoniste mais nous étions très pauvres et n’avions pas les moyens. Finalement, ma mère a trouvé un vieux Russe qui a accepté de me donner des cours pour un prix modique et tous les soirs, après l’école, je me rendais chez lui à quelques rues de chez moi. Quand la guerre a éclaté, je continuais à me rendre chez lui mais il m’arrivait, à cause du couvre-feu, d’y rester dormir.
C’est ce qui s’est passé le 15 juillet 1942 mais quand le lendemain j’ai voulu rentrer chez moi, mon professeur de violon m’en a empêché, me disant qu’il y avait de terribles rafles dans le quartier et que je ne pouvais pas sortir. Il m’en a empêché pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que, profitant d’un moment d’inattention, j’ai réussi à tromper sa vigilance et me sauver. Je me suis précipité chez moi mais arrivé en bas de l’immeuble, la concierge m’a intercepté et, m’attrapant par le collet, m’a dit qu’il n’y avait plus de « youpins » dans l’immeuble. Et elle m’a alors livré à la police avec mon violon pour tout bagage.
C’est ainsi que je me suis retrouvé à Auschwitz où j’ai fini par être incorporé à l’orchestre. Jusqu’au moment où j’ai vu passer devant moi ma maman juste avant qu’elle ne soit gazée tandis que je jouais du violon. À ce moment-là, je me suis juré que si je sortais vivant de cet enfer, plus jamais de ma vie je ne toucherais à mon violon. »
Son témoignage se termine là, me laissant sans voix, bouleversée par son récit, espérant de toutes mes forces, qu’il n’aura pas tenu cette promesse ridicule à mes yeux parce qu’allant à l’encontre du rêve de sa maman.
Chaque année, à Yom Hashoah, je me rappelais de cette histoire dont je ne connaissais pas la fin et qui m’avait laissé une pénible sentiment de frustration.
20 ans plus tard, devenue écrivain, j’ai écrit Le professeur de musique, un roman pour enfant où j’ai inventé la suite de l’histoire de ce témoignage, imaginant que le jeune garçon avait tenu sa mauvaise promesse, n’avait plus jamais touché à son violon et était devenu professeur de musique dans un collège. Le livre, illustré par Serge Bloch, a remporté un vif succès et a été couronné par de nombreux prix. À chaque fois que je racontais aux enfants ce qui m’avait inspiré, ils me demandaient systématiquement si j’avais retrouvé ce monsieur et je répondais que non, que ce n’était pas possible, que je ne connaissais ni son nom, ni rien qui me permette de le retrouver.
Mais un jour, dans la boutique près de chez moi où je faisais mes photocopies d’un manuscrit, je remarque la présence d’un monsieur que je ne connaissais pas assis derrière le comptoir. J’entame la conversation et il me dit qu’il est en France en vacances pour quelques jours jours chez sa fille qui tient cette boutique. Je lui demande alors d’où il vient et il me répond d’Israël. Surprise, jelui dis que moi aussi j’ai vécu en Israël et là il me demande si j’ai un peu de temps car il aimerait me raconter son histoire. Bien évidemment j’accepte, et il entame son récit :
« J’avais 8 ou 9 ans quand, avec mes parents, j’ai quitté la Pologne pour Paris. Le rêve de ma maman était que je devienne violoniste… »
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